2/4/2026
Santé mentale : en quoi l’ego freine la prise en charge du mal-être
Selon Santé publique France, près d’une personne sur deux en souffrance psychologique n’en parle à personne. Une réalité qui interroge le rôle de l’ego dans le refus de demander de l’aide et dans la prévention du burn-out.

Article écrit par Jean-Paul Lugan, psychologue, coach et préparateur mental – 2 avril 2026
En santé mentale, ce n’est pas toujours la souffrance qui empêche d’agir. C’est parfois l’ego, quand il préfère protéger l’apparence plutôt que la personne.
La récente étude de Santé publique France met en lumière une réalité préoccupante : lorsqu’elles traversent un mal-être psychologique, beaucoup de personnes n’en parlent à personne. Les résultats issus de l’enquête CoviPrev, menée entre 2022 et 2023, montrent qu’une part très importante des personnes concernées n’a sollicité ni son entourage ni un professionnel. Les hommes de plus de 65 ans figurent parmi les profils qui parlent le moins, et ce silence est aussi plus fréquent chez les personnes vivant en zone rurale ou présentant un état dépressif. Santé publique France souligne d’ailleurs la nécessité de faciliter la parole et de réduire la stigmatisation pour favoriser une prise en charge plus précoce. (Système de surveillance santé publique)
Ce constat est essentiel.
Car en santé mentale, le premier soin commence souvent bien avant la thérapie : il commence au moment où une personne reconnaît ce qu’elle traverse et accepte de le dire. Tant que la souffrance reste tue, elle reste souvent sans aide, sans soutien, sans régulation, et parfois sans issue suffisamment précoce. (Système de surveillance santé publique)
Comme psychologue, je fais le même constat, mais j’y ajoute une lecture clinique : si tant de personnes tardent à demander de l’aide, ce n’est pas seulement par manque d’information. C’est aussi parce qu’une part d’elles-mêmes cherche à protéger une image.
Cette part, c’est l’ego.
L’ego est le moi social. Il nous aide à exister dans le regard des autres. Il structure l’identité, soutient l’adaptation, permet de tenir une place. Mais il a aussi une fonction défensive. Et lorsqu’il prend trop de place, il ne protège plus la personne : il protège l’apparence.
Il pousse à sauver la face.
À masquer la fragilité.
À tenir coûte que coûte.
À faire bonne figure.
À continuer à fonctionner, même quand l’équilibre intérieur commence déjà à se fissurer.
Autrement dit : beaucoup ne se taisent pas parce qu’ils vont bien.
Ils se taisent parce qu’ils veulent encore paraître aller bien.
Santé mentale : un tabou encore très présent
Le tabou reste puissant. En 2024, le baromètre Ifop pour la Fondation AÉSIO indiquait que 75 % des personnes interrogées considéraient encore la santé mentale comme un sujet difficile à aborder. Parmi les freins évoqués figuraient la peur du regard des autres, la difficulté à admettre ses faiblesses et le fait de ne pas toujours savoir vers qui se tourner. (Fondation AÉSIO)
C’est précisément ici que l’ego entre en scène.
Il ne dit pas :
« Je vais mal, j’ai besoin d’aide. »
Il dit plutôt :
« Je dois tenir. »
« Je ne peux pas montrer cela. »
« Ce n’est pas le moment. »
« Je vais gérer seul. »
« Je ne peux pas me permettre d’être vu comme ça. »
L’ego ne protège pas la santé psychique.
Il protège l’image.
Et quand l’image devient prioritaire, la personne retarde souvent le moment où elle pourrait être aidée.
Santé mentale des hommes : pourquoi le silence reste plus fort
Ce mécanisme est particulièrement visible chez les hommes. Psycom rappelle que les stéréotypes de virilité restent puissants et qu’on entend encore trop souvent qu’un homme ne pleure pas, doit encaisser et se débrouiller seul. Ces normes rendent plus difficile l’identification des émotions, l’expression de la vulnérabilité et la demande d’aide. Cela éclaire en partie pourquoi certains hommes, notamment les plus âgés, parlent moins de leur souffrance psychique. (Psycom - Santé Mentale Info)
Épuisement psychologique : les cinq petites voix de l’ego
Dans ma pratique, ce frein prend souvent la forme de cinq injonctions intérieures.
Cinq petites voix, héritées de l’histoire personnelle, éducative ou relationnelle.
Cinq façons de rester debout en apparence, tout en s’abîmant en silence.
1. « Sois fort » : quand l’épuisement doit rester invisible
Ici, montrer sa fragilité est vécu comme une faiblesse. Demander de l’aide ressemble à une défaite. La personne tient, endure, serre les dents, parfois longtemps. Elle continue à fonctionner, mais au prix d’un épuisement croissant. Son ego préfère se taire plutôt que reconnaître sa vulnérabilité.
2. « Fais plaisir » : quand on s’oublie jusqu’à l’épuisement mental
Ici, les autres passent toujours avant soi. La personne soutient, rassure, porte, s’adapte, répond présente. Mais se soigner, ralentir, demander de l’aide ou se recentrer lui paraît presque déplacé. À force de vouloir être disponible pour tous, elle devient absente à elle-même.
3. « Sois parfait » : quand l’image empêche de reconnaître sa santé mentale en danger
Ici, l’aveu de souffrance abîme l’image. Dire son anxiété, sa fatigue, sa confusion ou son découragement revient à introduire une faille dans une identité fondée sur la maîtrise. Alors la personne surcontrôle, minimise, intellectualise ou dissimule. Elle préfère rester impeccable plutôt qu’authentique.
4. « Fais vite » : quand on repousse toujours la prise en charge de sa santé mentale
Ici, tout est urgent, sauf soi. La personne enchaîne, accélère, remplit, traite, anticipe, répond. Elle se promet qu’elle consultera plus tard, quand ce sera plus calme. Mais ce moment n’arrive presque jamais. L’ego du “fais vite” reporte indéfiniment l’essentiel : s’arrêter assez longtemps pour entendre ce qui ne va plus.
5. « Fais effort » : quand souffrir seul mène à l’épuisement psychique
Ici, la souffrance doit être surmontée seul. Si ça va mal, il faut lutter davantage. Si ça déborde, il faut résister plus fort. Demander de l’aide est alors vécu comme un renoncement. La personne continue à combattre là où elle aurait surtout besoin d’être soutenue.
Ces voix usent la personne de l’intérieur : elle sent qu’elle ne va pas bien et qu’elle devrait se faire aider, mais ces injonctions intérieures la retiennent et l’empêchent d’agir.
Risques psychosociaux : comment l’ego freine la prévention en entreprise
Dans le monde professionnel, ce mécanisme a un coût considérable.
Car prévenir suppose de reconnaître des signaux faibles : fatigue persistante, irritabilité, perte d’élan, sommeil perturbé, ruminations, hypersensibilité, retrait, surcharge mentale, sentiment d’impasse. Or une personne trop identifiée à son image cherche souvent d’abord à préserver l’apparence de maîtrise.
C’est ainsi que l’on continue à tenir alors qu’on décroche intérieurement.
Que l’on reste performant en façade tout en s’usant en profondeur.
Que l’on refuse un arrêt, une consultation, un aménagement, un soutien, ou même une parole honnête.
À ce moment-là, l’ego ne devient plus seulement un mécanisme psychique.
Il devient un frein à la prévention.
Et plus la parole arrive tard, plus les difficultés risquent de se chroniciser. Santé publique France insiste justement sur l’importance d’agir plus tôt en facilitant l’expression de la souffrance psychique, en particulier chez les publics qui parlent le moins. (Système de surveillance santé publique)
Premiers secours en santé mentale : parler est déjà un premier acte de soin
Parler ne résout pas tout.
Mais parler change déjà beaucoup.
Mettre des mots sur son mal-être, c’est sortir de la confusion.
C’est ne plus rester seul avec ce qui pèse.
C’est rendre la souffrance pensable, partageable, donc traitable.
C’est créer une première ouverture là où, jusque-là, il n’y avait qu’un enfermement intérieur.
Dire « je ne vais pas bien » n’est pas un aveu de faiblesse.
C’est souvent le début d’un acte de lucidité.
Et cette lucidité est une force.
Parce qu’elle marque le moment où l’on cesse de laisser son image décider à la place de sa santé.
Santé mentale : se soigner commence parfois par une désobéissance intérieure
Prendre soin de sa santé mentale suppose parfois de désobéir à son ego.
Désobéir à ce « sois fort » qui interdit de craquer.
Désobéir à ce « fais plaisir » qui vous oublie.
Désobéir à ce « sois parfait » qui exige une image sans faille.
Désobéir à ce « fais vite » qui empêche de s’arrêter.
Désobéir à ce « fais effort » qui transforme la souffrance en épreuve à endurer seul.
La vraie force n’est pas dans le maintien des apparences.
Elle est dans la capacité à voir ce qui se dégrade avant l’effondrement.
Dans l’acceptation d’être aidé.
Dans le courage de ne plus confondre dignité et silence.
Car l’ego veut souvent sauver l’image.
La santé mentale, elle, demande de sauver la personne.
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